Le système énergétique gabonais:
anatomie d’un secteur en perpétuelle crise

Le siège de la SEEG à Libreville, au Gabon. © Jocelyn Abila/Afrikimages Agency

Depuis plusieurs années, le pays subit des délestages récurrents ; toutefois, le phénomène s’est aggravé courant 2025.

Le Gabon est un pays de l’Afrique centrale, qui a amorcé son électrification dans les années 1950. La Société d’Énergie et d’Eau du Gabon (SEEG) a été créée en tant qu’entreprise publique avant d’être privatisée en 1997 sous la gestion de Veolia. En 2018, l’État a repris la gestion, mais cette nationalisation n’a pas résolu les problèmes chroniques : mauvaise gestion, infrastructures vieillissantes et incapacité à répondre aux besoins de la population croissante.

Depuis plusieurs années, le pays subit des délestages récurrents ; toutefois, le phénomène s’est aggravé courant 2025. Et pourtant, le Gabon ne compte que 2,5 m 3 millions d’habitants environ, avec une évolution démographique fluctuante. Mais l’approvisionnement en électricité reste un défi majeur et aucune solution durable n’est mise en place.


Ainsi, quelles causes expliquent l’incapacité de la SEEG m satisfaire aux besoins en électricité de la population ? Quelles peuvent être les solutions pour pallier ce problème de façon durable ? Cette contribution a pour objectif de répondre m ces interrogations.

I. LES CAUSES ENDOGÈNES D’UNE CRISE ÉNERGÉTIQUE À RÉPÉTITION

Selon le Plan National de Développement pour la Transition (PNDT), le Gabon dispose en 2023 d’une capacité installée de 704 MW, face m une demande de 1 039 MW. Cela crée un déficit de 336 MW causant des délestages constants, notamment m Libreville et dans d’autres villes. L’objectif du gouvernement est d’atteindre 1 280 MW dans les prochaines années.

A. État des lieux des infrastructures existantes

• Barrages hydroélectriques :
Kinguélé (58 MW)
Tchimbélé (69 MW)
Poubara (38 MW)
Bongolo (12 MW)
Grand-Poubara (160 MW, fonctionnement sous-optimal)
Total théorique : 337 MW, mais avec des pertes opérationnelles.

• Centrales thermiques :
La SEEG utilise des groupes électrogènes pour pallier le manque d’approvisionnement.
En 2024, deux nouveaux groupes de 410 kVA chacun ont été ajoutés m Mandji.

• L’énergie solaire :
En 2012, le Gabon ambitionnait 80 % d’énergies renouvelables dans son mix énergétique.
2,2 MW : puissance installée actuelle avec huit centrales solaires.
Impact estimé : économie de 1 million de litres de fuel et réduction de 2 600 tonnes de CO2.

B. Les défaillances techniques, organisationnelles et institutionnelles du réseau énergétique gabonais

1. Un réseau de distribution inefficace

L’acheminement de l’électricité repose sur trois étapes essentielles :

🔹 Production : Barrages hydroélectriques et centrales thermiques.
🔹 Transport : Acheminement en haute tension via les pylônes.
🔹 Distribution : Réduction de la tension par les transformateurs (220V pour le résidentiel, 380V pour l’industriel) et gestion de l’énergie selon la demande.

En clair : plus la distance entre la source d’énergie et l’utilisateur est grande, plus il faut adapter la section du conducteur (câble). Sinon, on perd en intensité (I) – et non en tension (U) (il convient de ne pas confondre).

Mais plusieurs défaillances freinent l’efficacité du réseau :

Absence de postes de commande optimisés :

Ces derniers permettent de suivre la consommation en temps réel et d’adapter la puissance fournie.

Mauvais entretien des transformateurs et des lignes :

Ce qui entraîne des pertes importantes. Par ailleurs, les transformateurs abaissent la tension avant distribution. S’ils sont saturés, ils provoquent des coupures. Aussi, il paraît évident que la capacité des transformateurs est insuffisante par rapport m la demande. Peu de transformateurs pour un nombre plus important d’abonnés.

Le vieillissement des équipements participe également m réduire l’efficacité du réseau de distribution.

Un autre facteur non négligeable est l’impact de la poussière sur les transformateurs. En effet, un environnement poussiéreux conduit m l’encrassement des transformateurs, ce qui entraîne une surchauffe et réduit leur durée de vie. L’insuffisance d’une maintenance rigoureuse des équipements entrave considérablement la performance du réseau électrique.

Distribution : Si les câbles sont sous-dimensionnés, on observe des baisses de tension et des échauffements constants. D’après les techniciens de la SEEG que nous avons interrogés, les pertes énergétiques ne se situent pas au niveau du réseau de transport, mais concernent la distribution, notamment m cause des branchements directs. Ils ont également précisé que les pertes naturelles liée m la physique existent, notamment en raison des variations de température : « S’il fait chaud, le câble haute tension transporte moins bien le power. »
À la question de savoir si le réseau de transport dispose d’une marge suffisante pour supporter une plus grande demande, autrement dit, si les ajustements concernent uniquement la distribution, leur réponse a été affirmative : « En distribution, la section des câbles doit être augmentée car le nombre de clients ne cesse de croître.
» Ce témoignage montre que les techniciens comprennent les problèmes du réseau, mais que les décideurs n’investissent pas dans l’installation des équipements indispensables pour la distribution de l’énergie.

Mauvaise planification de la demande : Une centrale bien pensée doit anticiper l’augmentation de la population sur 30 m 50 ans. L’expansion urbaine n’a pas été suivie par des investissements proportionnels en énergie ; le cas de Libreville en est une parfaite illustration. En effet, historiquement, Libreville s’arrêtait au quartier Ambowe, dernier point de distribution. En dépit d’une extension de la ville vers Akanda, aucune infrastructure supplémentaire n’a été mise en place. Par conséquent, le poste d’Ambowe alimente aussi Akanda en électricité, ce qui crée une surcharge et fragilise le réseau. De plus, depuis 1980, aucun nouveau barrage hydroélectrique n’a été mis en service. Le barrage du Grand Poubara, construit en 2013 avec une capacité annoncée de 160 MW, n’atteint toujours pas son fonctionnement optimal.

Le surcalibrage des groupes électrogènes : Les groupes électrogènes sont devenus une source principale d’énergie, alors qu’ils sont censés être des solutions d’appoint en cas d’urgence. Avec leur préférence pour des équipements toujours plus puissants, les dirigeants accumulent des machines inadaptées. Or, un groupe électrogène utilisé en sous-régime s’encrasse rapidement. C’est comparable m une voiture capable d’aller m 300 km/h mais qui roule m 80 km/h en permanence sur les routes du Gabon : elle s’use prématurément et consomme inutilement.

2. Une gestion financière chaotique

🔹 Données financières alarmantes

Dettes fournisseurs : 250 milliards FCFA

Créances impayées : 75 milliards FCFA

Factures impayées par l’État : accumulées sur 5 ans

Fraudes internes : 2 600 sociétés prestataires réduites m 280 sous-traitants par le CTRI. Pour réduire le gouffre financier de la SEEG, le CTRI a gelé les prix du carburant pour la SEEG et un budget de 17 milliards FCFA a été voté pour réduire ces dettes, mais cela reste insuffisant (1).

La fraude massive sur les unités Édan

Un réseau bien structuré a mis en place une fraude informatique sur la gestion des tickets de recharge, détournant ainsi, plusieurs milliards de francs CFA. Il est surprenant, voire inquiétant que les départements de contrôle financier n’aient rien remarqué. Les baisses de recettes sont restées invisibles et les alertes internes ont été ignorées. Or, la SEEG a le monopole sur la distribution d’électricité. Par conséquent, les consommateurs n’auraient pas pu se fournir en électricité ailleurs.
Pour masquer l’ampleur du scandale, les responsables de la SEEG ont lancé une vaste opération de diversion, traquant les supposés « fraudeurs » du courant dans les quartiers populaires. Pendant ce temps, les vrais coupables restent impunis. Certes, il est vrai que certains usagers ont trafiqué leur compteur de courant afin de bénéficier d’une consommation gratuite d’électricité, toutefois, il serait excessif, voire trompeur d’attribuer l’essentiel des pertes des recettes de la SEEG m ce trafic marginal. Tout porte m penser que les détournements étaient orchestrés par des dirigeants corrompus (2).

3. Les bâtiments de l’État : des gouffres énergétiques

Les bâtiments administratifs consomment énormément d’énergie, sans aucune optimisation :
Puissance sollicitée inutilement. Systèmes de gestion obsolètes
Climatisation omniprésente, bien que :
• Nocive pour la couche d’ozone
• Énergivore
• Inesthétique

La crise énergétique que traverse le Gabon est causée par un enchevêtrement de facteurs interdépendants. Les défaillances techniques, notamment l’insuffisance d’infrastructures adaptées et la vétusté des équipements compromettent la performance du réseau et la qualité du service. À cela s’ajoutent une maintenance irrégulière et une planification quasi-inexistante. Enfin, la corruption au sein de la SEEG et la consommation énergivore des bâtiments de l’État, fragilisent davantage le système. Mais tous ces facteurs témoignent d’un manque de vision stratégique de la part des dirigeants.

4. Investissement coûteux et précaire du Gouvernement

Pour pallier les insuffisances de la SEEG, les autorités multiplient les solutions précaires, temporaires et coûteuses m l’instar des centrales flottantes, ainsi que des contrats controversés, une dynamique qui interroge sur des possibles détournements.

Contrat avec Karpowership (Turquie) :

Source image: KongossaNews - Montage photo réalisé par Gabonreview

15 milliards FCFA par mois sur 5 ans (900 milliards FCFA d’ici 2030) Il est resté non opérationnel six mois après la signature
Il a abouti m un litige sans étonnement

En 2019, un audit d’Électricité de France (EDF) évaluait m 475 milliards de FCFA la modernisation du réseau électrique gabonais. Pourtant, avec le contrat signé en 2023 avec Karpowership, le pays aurait déboursé 540 milliards en trois ans pour des centrales flottantes, un coût jugé disproportionné.

Ce premier accord prévoyait une redevance de 12 m 15 milliards de FCFA par mois pour 150 MW, carburant en sus. Cet accord a suscité l’indignation, et une enquête anticorruption a même été ouverte. Face m la controverse, il a été renégocié et signé m nouveau le 15 février 2025.

Le nouveau contrat prévoit 70 m 80 MW pour 1,8 milliard de FCFA par mois, soit plus de 12 milliards d’économies, même si le carburant reste m la charge de l’État (environ 22 millions mensuels).

Présentée comme une mesure exceptionnelle pour pallier la crise énergétique, cet accord s’ajoute m un contexte déjm fragilisé par la fin du partenariat avec Aggreko, interrompu après 20 ans de collaboration et 15 milliards d’impayés.

II. PERSPECTIVES : SOLUTIONS À COURT, MOYEN ET LONG TERME

Étant donné la complexité des causes identifiées de la crise énergétique au Gabon, qu’il s’agisse des défaillances techniques, organisationnelles et institutionnelles, il apparaît indispensable de mettre en place des solutions ciblées, efficaces, fondées sur une vision stratégique m long terme. En effet, la question de l’énergie fait partie du Plan National de Développement de la Transition (PNDT), validé en mars 2024, par le gouvernement de transition. Le 27 mars 2024, le Premier Ministre de la Transition, Raymond Ndong Sima, a présidé m Libreville au lancement des travaux de l’atelier de validation du PNDT, en présence des membres du gouvernement, du parlement, ainsi que des partenaires techniques et financiers du Gabon.

L’adoption et la mise en œuvre du PNDT offrent l’occasion d’orienter prioritairement les interventions de l’État vers des investissements structurants. Plusieurs secteurs bénéficieront de cet appui, notamment les infrastructures routières, l’énergie, la santé, l’éducation, l’agriculture et les transports. Qu’en est-il du rapport des travaux sur l’énergie ?

Le rapport a abordé le sujet de l’énergie et de la SEEG sous le thème de « la compétitivité des entreprises gabonaises ». Dans le rapport de PNDT, qui s’articule autour de cinq piliers, l’énergie occupe une place centrale. Le PNDT prévoit la mise en œuvre de 288 projets de développement sur la période 2024-2025[1].

Bien que la réforme en profondeur s’inscrive dans le long terme, il devient impératif pour les pouvoirs publics d’engager des mesures à court et moyen terme. Ces mesures doivent permettre de rétablir la stabilité du réseau, d’offrir un service de meilleure qualité et amorcer le redressement progressif de la SEEG.

 

A. Les solutions techniques à court et moyen termes

1. Audit thermique et électrique des transformateurs

2. Analyse des zones de pertes électriques

3. Consultation des techniciens de terrain.

🔹 Problème de répartition de la charge et d’entretien

Certains postes électriques sont surchargés, d’autres sous-utilisés. Solution : Redéfinir le maillage du réseau.
Maintenance régulière, protection améliorée, capteurs de température, équipements adaptés.
Réhabiliter les infrastructures existantes. La modernisation des équipements de la SEEG et la diversification des sources d’énergie avec une transition vers une énergie durable permettraient de répondre m la demande croissante en électricité.

4. Mise en place de la télégestion


Un bon système de télégestion permettrait de suivre la consommation et d’adapter la puissance fournie. La Télégestion vise m réduire les coûts d’exploitation avec moins d’interventions sur place ; m garantir une meilleure performance énergétique, m maximiser l’impact des interventions sur place (réparations ou entretien). Elle permettra aussi des analyses périodiques des fonctionnements de tous les systèmes tels que :

  • Analyses périodiques de vos factures d’énergie
  • Gestion des alarmes automatiques de votre système de contrôle
  • Accompagnement de vos techniciens lors de l’entretien régulier des systèmes

B. Les investissements sur le long terme

Pour pallier de façon définitive les problèmes qui nuisent m l’approvisionnement en électricité des Gabonais, les autorités devraient investir dans ces projets énergétiques qui sont en attente.

Source image: GPC

En dépit des annonces officielles, plusieurs projets majeurs restent bloqués ou retardés, alors qu’ils permettraient de stabiliser le réseau :

  • Centrale thermique à gaz naturel d’IPP Owendo (120 MW, 135,6 milliards FCFA, aucune avancée concrète.)
  • Barrage hydroélectrique de Ngoulmendjim (82 MW, 216,6 milliards FCFA, en attente).
  • Barrage hydroélectrique de FE2 (50 MW, annoncé en 2013, travaux non démarrés)
  • Centrale hydroélectrique de Booué (600 MW, 1 500 milliards FCFA, accord de financement signé avec la Chine en 2024).
  • Extension du barrage du Grand Poubara (120 MW supplémentaires, bloqué).

 

Total potentiel (si réalisés) : + 972 MW, ce qui mettrait fin au déficit et par conséquent aux délestages. Cependant, aucun investissement significatif dans ces infrastructures durables n’a été réalisé pour combler le déficit.
Parmi ces projets, la priorité devrait concerner des projets hydroélectriques (Ngoulmendjim, Booué) compte tenu de leur contribution majeure au renforcement du réseau énergétique et de la nécessité d’éviter les contrats coûteux et temporaires (ex. : centrales flottantes Karpowership).

C. Réformer la gestion financière de la SEEG

Il s’agirait de garantir un financement dédié, promouvoir la transparence et lutter contre la fraude et la corruption au travers des outils suivants :

  • Publication des rapports d’audit.
  • Suivi indépendant des projets.
  • Obligation de publier les coûts réels des projets.
  • Numérisation du processus de facturation et de paiement.
  • Audit des sous-traitants.
  • Création d’un observatoire citoyen sur l’énergie.

CONCLUSION : UN CHANGEMENT DE PARADIGME NÉCESSAIRE

Le Gabon ne manque pas de ressources, mais souffre d’un manque de vision et d’une gestion inefficace. Il est temps d’arrêter les solutions temporaires et d’investir dans des réformes durables. Il est essentiel d’améliorer la planification énergétique, d’écouter les techniciens et d’adopter une approche pragmatique pour garantir un avenir énergétique stable au Gabon.

Toutefois, notons que les informations officielles sont rares et souvent cachées.

Les chiffres que nous exposons ici, sont basés sur des recoupements avec les meilleures données disponibles. Les solutions proposées sont non exhaustives, une concertation nationale sur le sujet permettrait de dégager une expertise plus approfondie.

(1) https://gabonactu.com/blog/2024/06/17/economie-letat-doit-72-milliards-de-francs-a-la-seeg/

(2) https://magazinesuperstar.com/libreville-tremble-la-seeg-traque-les-voleurs-deau-et-delectricite-meme-les-gros-bonnets-sont-dans-le-viseur/

(3) Source : Calculs des auteurs fondés sur les données de Sachs et al. (2023), de l’UNESCO, de la CIA, de l’EIA, de la NASA et du FMI.