Les lacunes de l’état gabonais face à l’urgence de la protection des enfants : le cas du jeune « Hégire »

Aujourd’hui, une partie de la jeunesse semble désormais développer une familiarité inquiétante avec la transgression, le vice et la cruauté.

Le 27 novembre dernier, les internautes Gabonais sont secoués par une histoire aussi écœurante que tragique, dont les faits seront rapportés par le quotidien L’Union le lendemain : Le quotidien L’UNION a rapporté ce jour : « La scène, d’une violence insoutenable, s’est déroulée au quartier Awoungou, dans la cuisine du domicile de H.O., en l’absence de ses parents. Selon les premiers éléments de l’enquête, l’agresseur aurait proposé à l’enfant de 11 ans, déscolarisé et livré à lui-même, une boîte de sardines en échange de l’acte. Un autre adolescent, M.H.J., âgé de 14 ans, dont on écoute la voix sur l’enregistrement, est en train de filmer la scène tout en encourageant l’agresseur. Selon l’agresseur,  » le petit avait faim et je lui dis que s’il veut manger, il devrait d’abord se faire sodomiser. Et qu’une fois c’est fait, je lui donnerai la boîte de sardine. » (…)

Les investigations ont révélé un contexte social dramatique. La victime, G., est un enfant délaissé par sa mère et confié à son grand-père, un gendarme à la retraite en difficulté financière. Il passait une grande partie de son temps au domicile de H.O., présenté comme une figure d’autorité dans le quartier. Les examens médico-légaux pratiqués sur les mineurs impliqués ont livré des conclusions alarmantes. Ils suggèrent que les deux garçons, la victime et son agresseur présumé, pourraient subir des sévices sexuels de façon répétée. Au regard des lésions dans leurs orifices respectifs (…) ». 

Depuis plusieurs mois, le Gabon est devenu le théâtre d’actes d’une gravité extrême impliquant des enfants : violences physiques, violences sexuelles, homicides, brutalités diverses.

Aujourd’hui, une partie de la jeunesse semble désormais développer une familiarité inquiétante avec la transgression, le vice et la cruauté. Cette situation devrait nous amener, de manière urgente, à réinterroger nos politiques publiques en matière de protection de l’enfance.

À TITRE LIMINAIRE : SUR LE CADRE LÉGAL NATIONAL EN MATIÈRE DE PROTECTION DES DROITS DE L’ENFANT.

Le Gabon dispose d’un Code de l’enfant issu de la Loi organique N° 003/2018 du 08 février 2019. Ce texte relativement récent, en cohérence avec les instruments internationaux ratifiés par le Gabon en matière de droits de l’enfant, énonce les droits fondamentaux et les mécanismes de protection — identification, prise en charge des enfants en difficulté, droit à la scolarité, protection contre les violences, etc. Il consacre également l’État comme premier garant et acteur central de la sauvegarde des droits de l’enfant.


En vertu des dispositions de l’article 4 de ce Code : « La protection de l’enfant repose sur les principes fondamentaux ci-après consacrés par la Constitution de la République Gabonaise et les instruments juridiques internationaux portant notamment sur : l’intérêt supérieur de l’enfant ; le droit à la vie ; le droit à l’éducation ; le droit à la survie et au développement ; le droit à la non-discrimination ; le droit à une opinion ; le droit à l’information ; le droit à la confidentialité ; le droit à la protection ; le droit à la participation (…) »Le Gabon dispose d’un Code de l’enfant issu de la Loi organique N° 003/2018 du 08 février 2019.

Ce texte relativement récent, en cohérence avec les instruments internationaux ratifiés par le Gabon en matière de droits de l’enfant, énonce les droits fondamentaux et les mécanismes de protection — identification, prise en charge des enfants en difficulté, droit à la scolarité, protection contre les violences, etc. Il consacre également l’État comme premier garant et acteur central de la sauvegarde des droits de l’enfant.

En vertu des dispositions de l’article 4 de ce Code : « La protection de l’enfant repose sur les principes fondamentaux ci-après consacrés par la Constitution de la République Gabonaise et les instruments juridiques internationaux portant notamment sur : l’intérêt supérieur de l’enfant ; le droit à la vie ; le droit à l’éducation ; le droit à la survie et au développement ; le droit à la non-discrimination ; le droit à une opinion ; le droit à l’information ; le droit à la confidentialité ; le droit à la protection ; le droit à la participation (…) »

L’article 6 quant à lui dispose : « L’État, la famille et toutes autres institutions garantissent à l’enfant, en fonction de son âge, un niveau de vie lui permettant de se développer sur les plans physique, mental, spirituel, moral et social, notamment par la participation à la vie publique, par une alimentation équilibrée, par le jeu et par l’éducation de qualité ».

Selon l’article 11 : « Les acteurs du système de protection de l’enfant comprennent notamment : les institutions publiques et privées ; la famille ; la société civile ; le secteur privé »

Article 55 : « L’État assure la protection des enfants à risque ou en situation d’abandon scolaire par l’encadrement des familles à travers les interventions des acteurs du système de protection »

Article 72 : L’État, la famille et les organisations de la société civile assurent la protection de l’enfant contre sa mise en péril par des personnes exerçant à son égard l’autorité parentale.

Article 84 : L’État protège l’enfant notamment contre les atteintes sexuelles, l’exhibition sexuelle, le harcèlement sexuel, les mutilations génitales féminines, l’inceste, l’enlèvement, les demandes ou versements de rançon, la détention et la séquestration arbitraire et le détournement, conformément aux dispositions des textes en vigueur.

Article 100 : L’État assure la protection de l’enfant contre l’usage malveillant, abusif, frauduleux et malsain des technologies de l’information et de la communication, toute atteinte cybercriminelle, notamment la pornographie infantile, la pédophilie et tous autres usages dont les contenus sont susceptibles d’influencer négativement sa moralité et son comportement.

On pourrait multiplier ainsi les articles du Code gabonais de l’Enfant, mais au travers de ceux énoncés ci-haut, il convient de comprendre deux choses :

Il existe malheureusement une rupture entre les textes et la réalité. En effet, le Code gabonais de l’enfant prévoit des dispositions textuelles solides. En revanche, leur application est peu effective.

Comme indiqué plus haut, dans la chaîne des responsables de la protection de l’enfant, le législateur gabonais a placé l’État en première position. Seulement, l’action des pouvoirs publics est clairement lacunaire en matière de sauvegarde des droits et de l’intégrité des enfants.

Cela est observable au moins à deux niveaux, en prenant en considération le cas du jeune ÉGIRE.

I/ SUR LE DÉFAUT DE PRÉVENTION

Avant la réaction ou la répression, il y a d’abord la prévention. Et en matière de protection des enfants, la prévention est essentielle. Elle repose sur la détection précoce des risques, le soutien aux familles et l’éducation des enfants à leurs droits et à leur sécurité. Elle vise à prévenir la mise en danger des enfants en agissant en amont.

En l’espèce, la déscolarisation d’Hégire ou du moins la non prise en charge de cette déscolarisation démontre clairement une défaillance dans la prévention contre toute atteinte. Un enfant déscolarisé est totalement livré à lui-même, il est invisible des enseignants qui pourraient éventuellement repérer sa situation de détresse ; ce qui le rend encore plus vulnérable que les autres à des abus multiformes. Et toute vulnérabilité doit absolument faire l’objet d’une protection particulière.

S’il est vrai qu’il existe des initiatives gouvernementales (par exemple la création de centres comme Centre d’Accueil pour enfants en difficultés sociales (CAPEDS) par un décret datant seulement de 2023) la couverture de telles structures, leur capacité et leur financement demeurent limités face aux besoins réels. En toute hypothèse, l’existence d’un décret ne compense pas l’insuffisance des moyens sur le terrain.

II/ SUR LES LACUNES STRUCTURELLES DANS LA LUTTE CONTRE LA PAUVRETÉ INFANTILE

La pauvreté infantile est le manque de ressources, qu’elles soient monétaires ou non, qui affecte les enfants, les exposant à des privations matérielles, à l’exclusion sociale, et à des conséquences à long terme sur leur santé et leurs perspectives.

En l’espèce, l’échange « boîte de sardines contre acte sexuel » n’est pas un dérapage isolé mais un signal fort de pauvreté infantile et d’absence de filets sociaux dans notre pays (aide alimentaire ciblée, allocation familiale, soutien aux tuteurs vulnérables). Les politiques sociales gabonaises, malgré quelques programmes, ne parviennent pas à protéger les enfants qui vivent la précarité extrême. Les rapports nationaux et internationaux (ceux de l’UNICEF notamment) notent que l’identification et la protection des enfants vulnérables restent problématiques dans notre pays.

En tout état de cause, au lieu de prévenir, nos pouvoir publics préfèrent réagir donc de réprimer. Or, réprimer pour réprimer est assurément un échec. Et dans cette histoire, on fonce tout droit vers un nouvel échec puisque que la police aurait interpellé et mis aux arrêts l’auteur présumé des violences sexuelles âgé de 14 ans, lui-même un enfant donc, sans prise en compte de son statut de « victime-auteur ». Avant de réprimer, pourquoi ne cherche-t-on pas à comprendre les raisons qui ont conduit ce dernier à un tel acte ? Un enfant ne reproduit que ce qu’il a lui-même vu, entendu ou vécu.

Or, il se trouve que le présumé auteur, aurait lui-même subi des violences sexuelles ; ce qui, en réalité, montre la dimension circulaire du problème : sans prise en charge thérapeutique et protection, les enfants victimes deviennent parfois auteurs. Cela impose des réponses qui traitent à la fois la dimension pénale et la dimension thérapeutique/réparatrice. Il ne s’agit donc pas de réprimer pour réprimer !

III/ SUR LES RECOMMANDATIONS

Au regard de l’urgence de la question de protection des enfants, il est essentiel que l’État Gabonais se penche sur les chantiers non-exhaustifs suivants :

Renforcer et financer les services sociaux de proximité (multiplication de CAPEDS et de dispositifs équivalents, avec personnels formés et budget dédié).
Programmes ciblés contre la pauvreté infantile : aide alimentaire aux familles vulnérables, transferts conditionnels visant la scolarisation et la protection.
Scolarisation et repérage obligatoire : mécanismes pour recenser et réinsérer les enfants déscolarisés (fichier scolaire systématique, partenariats ONG-État).
Protocoles de signalement et formation : imposer et former aux procédures de signalement dans les écoles, centres de santé, polices et communautés ; protection juridique des lanceurs d’alerte.
Centres médico-psycho-juridiques pour mineurs : prise en charge intégrée (soins, avocat, suivi psychosocial) accessible localement et sur le long terme.
Campagnes de sensibilisation pour briser le tabou et encourager les signalements ; programmes d’éducation affective et sexuelle adaptés à l’âge.
Collecte de données et évaluation : financer des études régulières pour mesurer l’ampleur des violences et évaluer l’efficacité des actions (p.ex. s’appuyer sur les enquêtes nationales et rapports d’ONG/UNICEF).

En définitive, l’affaire tragique du jeune HÉGIRE n’est pas simplement un fait divers effroyable : elle dénonce l’échec combiné de la prévention sociale (pauvreté, déscolarisation), du repérage (services sociaux, écoles), de la prise en charge médico-psychologique, et de la responsabilisation institutionnelle.

Si le Gabon possède désormais de textes forts en matière de sauvegarde des droits des enfants, il n’en demeure pas moins que leur application sur le terrain est lacunaire : manque de l’outillage opérationnel, de financement et de volonté d’implémenter des politiques multisectorielles à l’échelle locale. Sans cela, les enfants les plus fragiles resteront invisibles et exposés à des formes d’exploitation qui, comme ici, prennent des proportions dramatiques.