De la mémoire à la souveraineté: Faire de nos archives une infrastructure stratégique.
- publié le 18 septembre 2026
- Institut Concorde
« Les Archives nationales, loin d'être un simple entrepôt de documents, constituent le cœur battant de notre histoire administrative et politique, culturelle et sociale. »
— Vice-président du Gouvernement, M. Barro Chambrier, questions orales au gouvernement, 27 juin 2025
INTRODUCTION
Il n’est pas rare d’entendre le récit de Gabonais qui se sont retrouvés dans l’impossibilité de faire valoir leurs droits, car ils n’ont pu retrouver un acte de naissance, un titre foncier ou tout autre document administratif, dans les archives publiques. Loin d’être des récits isolés, ces situations illustrent l’importance pour un État de maîtriser ses données afin de garantir à ses citoyens l’exercice effectif de leurs droits.
Or, la maîtrise de ces données porte un nom : la souveraineté informationnelle. C’est-à-dire la capacité d’un État à produire, conserver, organiser et exploiter ses propres informations et à en définir les règles d’accès. En d’autres termes, la capacité de répondre aux questions suivantes : qui produit les données ? où sont-elles conservées ? comment y accéder ?
La création de l’Institut National des archives, de la Bibliothèque et de la Documentation (INABD), dont le projet de loi a été adopté en Conseil des Ministres le 22 mai 2026 puis voté par le Sénat le 29 juin, constitue une avancée institutionnelle significative. Elle ouvre une fenêtre d’opportunité dont il convient de tirer pleinement parti : comment transformer cette décision institutionnelle en résultats concrets et durables ? C’est à cette question que cet article s’efforce de répondre, en s’appuyant sur la littérature spécialisée et sur les expériences d’autres pays africains qui ont engagé leur propre transformation archivistique.
I. Pourquoi les archives sont une infrastructure de souveraineté
On associe souvent les archives à la conservation du passé. C’est une vision trop étroite. Les archives sont avant tout un instrument vital de pouvoir et d’identité, et leur état conditionne directement la qualité de la gouvernance, l’exercice des droits des citoyens et la capacité d’un État à prendre des décisions éclairées.
Pour saisir ce que ces mots impliquent concrètement, il faut distinguer deux dimensions des archives, à ne pas confondre. La première est patrimoniale : les archives historiques, soit les fonds anciens, documents fondateurs, qu’il importe de conserver pour la mémoire collective, l’identité et la souveraineté nationales. La seconde est administrative : les archives administratives courantes — état civil, titres fonciers, contrats, dossiers judiciaires, archives médicales, dossiers fiscaux — autant de documents nécessaires pour justifier les décisions et faire office de preuve en cas de litige. La prise en charge de ces deux dimensions constitue la première étape essentielle pour exercer une souveraineté informationnelle réelle.
Ce que ces archives rendent possible est à la fois concret et fondamental. Pour le citoyen, elles conditionnent l’exercice de droits élémentaires : un acte de naissance manquant ferme l’accès à l’école publique ou à un héritage ; un titre foncier perdu réduit un propriétaire légitime à n’être qu’un occupant sans preuve de propriété. Pour l’État, elles garantissent la continuité institutionnelle au-delà des alternances : sans mémoire documentaire, chaque nouvelle équipe recommence à zéro, et ce, à un coût humain et financier considérable. L’International Records Management Trust établit d’ailleurs un lien direct entre la défaillance des systèmes d’archives et la difficulté des États à assurer la redevabilité administrative (IRMT, 2002). Pour la nation enfin, les archives sont le substrat matériel de la mémoire collective — la trace que les sociétés laissent d’elles-mêmes pour se reconnaître dans le temps (Halbwachs, 1950). Pour des peuples anciennement colonisés, cet enjeu est particulièrement vif : sans archives accessibles, les récits fondateurs deviennent des narrations fragiles, susceptibles d’être réécrits selon les rapports de force du moment.
La souveraineté informationnelle à l'ère numérique
Les grandes puissances l’ont compris : l’information est une ressource stratégique qui se gère, se protège et se valorise au niveau de l’État. La NARA, agence fédérale américaine, gère plus de 13,5 milliards de pages de documents gouvernementaux (NARA, 2024) ; la Chine a officiellement qualifié la donnée de « nouveau facteur de production » aux côtés de la terre, du travail, du capital, de la technologie, et en a ensuite légiféré la gestion avec son Data Security Law en 2021 (Gorman, NBR, 2021).
Cette souveraineté informationnelle ne doit pas être confondue avec la souveraineté numérique, qui porte, elle, sur les infrastructures technologiques : réseaux, serveurs, plateformes. Les deux sont complémentaires — l’une est le contenant, l’autre le contenu — et c’est précisément dans ce rapport entre contenant et contenu que la question archivistique révèle toute sa dimension stratégique.
Au Gabon, comme dans une grande partie de l’Afrique, une portion significative des données constitutives de l’État reste prisonnière du papier : registres d’état civil, titres fonciers, archives judiciaires, dossiers médicaux. Des acteurs privés investissent aujourd’hui dans des datacenters souverains sur le territoire national, et l’ANINF mène activement des initiatives de cybersécurité nationale, impératif de souveraineté numérique. Ces avancées posent les fondations d’une infrastructure numérique nationale. Mais pour jouer pleinement leur rôle, ces infrastructures ont besoin d’être nourries en données fiables, structurées et accessibles.
C’est ici que la politique archivistique devient stratégique : numérisées, ces données encore sous format papier constitueraient le corpus de données numériques sans lequel la souveraineté informationnelle reste difficile à exercer concrètement. Prendre soin de ses archives, c’est donc le premier acte concret de souveraineté informationnelle, et la condition pour que l’écosystème numérique souverain gabonais repose sur des ressources nationales réellement exploitables.
II. Cinq leviers pour une politique archivistique nationale
Le Gabon n’est pas seul face à ce défi. Du Rwanda au Cameroun, en passant par le Sénégal, nous pouvons dégager des enseignements précieux sur ce qui permet ou empêche une transformation archivistique réelle. Ces leçons convergent vers cinq axes essentiels, tous activables dès aujourd’hui, soit, des leviers s’appuyant sur des modèles documentés dans la littérature et des expériences comparées.
Axe 1 — La volonté politique : le cadre est là, il faut le mobiliser
Le premier levier est le plus fondamental. Le projet de création de l’INABD en mai 2026 en remplacement de la DGABD, ainsi que l’adoption de l’ordonnance n°0003/PR/2026 sur l’archivage électronique constituent un socle réglementaire dont peu de pays africains peuvent se prévaloir. Le Rwanda a bâti sa transformation archivistique sur ce même type de clarté institutionnelle : la Rwanda Archives and Library Services Authority (RALSA), créée par la loi en 2014 avec un mandat explicite et des moyens dédiés, a permis de lancer un vaste programme de numérisation de près de 12 millions de registres de l’état civil, directement articulé avec les objectifs de gouvernance électronique du pays (MINICT Rwanda, 2021).
Le contre-exemple sénégalais est tout aussi instructif. La Stratégie Numérique SN2025 affichait des ambitions comparables, mais avec un taux de réalisation de seulement 19% sur l’ensemble de ses réformes, la numérisation des archives administratives ne figure même pas parmi les chantiers engagés (SN2025, 2022). La volonté politique ne vaut que si elle se traduit en architecture institutionnelle solide. Espérons que le Gabon franchira résolument ce cap.
Axe 2 — Une chaîne de valeur maîtrisée et centralisée
Le deuxième levier est opérationnel. Une politique archivistique nationale n’est pas un projet abstrait : c’est une chaîne de valeur précise, qui doit être maîtrisée de bout en bout. Elle comprend cinq étapes séquentielles : (1) l’identification des documents essentiels et critiques à conserver en priorité ; (2) la collecte encadrée de ces documents auprès des institutions productrices ; (3) la classification normalisée selon un référentiel national unique ; (4) la numérisation réglementaire de ces documents selon des standards techniques définis ; et (5) le dépôt sur une plateforme numérique sécurisée, hébergée dans un datacenter souverain gabonais, avec une politique de redondance locale efficace.
Cette chaîne doit d’abord être déployée par l’État lui-même sur ses propres fonds prioritaires : état civil, foncier, judiciaire, fiscal. En montrant l’exemple, l’INABD installera ainsi sa légitimité et créera un modèle réplicable. Les autres institutions publiques, puis le secteur privé, pourront ensuite emboîter le pas avec des protocoles clairs et des obligations de versement définies.
Axe 3 — Un financement stratégique, désormais accessible
Le troisième levier est financier. La DGABD, direction administrative sans personnalité juridique, ne pouvait pas postuler directement aux guichets internationaux, mais l’INABD pourrait prétendre aux financements internationaux proposés par des entités telles que l’UNESCO, l’Union européenne, l’Agence Française de Développement, l’Organisation Internationale de la Francophonie ou encore la Banque mondiale, qui financent activement des programmes d’archivage et de numérisation dans les pays en développement, à condition que ceux-ci disposent d’une institution stable, d’un plan d’action documenté et d’une capacité de gestion de projet.
Le modèle camerounais avec les archives fédérales allemandes (Bundesarchiv) illustre le potentiel de la coopération bilatérale dans ce domaine : numérisation de fonds et transfert de compétences techniques entre institutions (Hänger & Herrmann, 2019). Ce levier peut d’ailleurs venir compenser – bien que de façon partielle- des écarts budgétaires tels que la compression qu’a connue le projet Archives Nationales dans le projet de loi de finances rectificative 2026.
Axe 4 — L'interopérabilité et les normes comme fondation invisible
Le quatrième levier est technique, axe qu’on néglige souvent, à tort. En effet, la numérisation sans normalisation est une impasse : si chaque ministère numérise ses archives dans son propre format avec sa propre nomenclature, les données produites ne seront ni exploitables, ni partageables, ni agrégeables dans les datacenters. L’INABD doit imposer dès le départ un référentiel national de classification basé sur les standards ISAD(G) et ISO 15489, pour ne citer que ceux-là. Des logiciels libres comme AtoM (Access to Memory), utilisés dans plus de quatre-vingts pays, permettent de cataloguer et rendre accessibles des fonds entiers selon ces normes, sans coût de licence.
Ce socle technique commun garantit que tout ce qui est produit est interopérable, consultable et valorisable. C’est l’une des conditions pour que les données numérisées soient réellement exploitables. Et c’est ce qui déterminera si les datacenters souverains gabonais hébergent demain des ressources nationales structurées — ou des fichiers inaccessibles empilés sur des serveurs.
Axe 5 — Le personnel comme garant de la mémoire
Le cinquième levier est humain. Maillon fort de l’organisation documentaire, le personnel représente le moteur opérationnel et stratégique des Archives. Confier ce patrimoine à des agents non formés fait courir des risques graves, immédiats et cumulatifs : des failles juridiques, des pertes financières et des menaces directes sur l’intégrité du patrimoine.
La bonne nouvelle est que le Gabon n’a pas à chercher ailleurs cette compétence. Le pays dispose aujourd’hui d’une expertise professionnelle locale fiable, formée dans des centres tels que le Centre Basile Ondimba ou l’IUSO, qui forme des professionnels de niveau Master, capables de prendre en charge ce patrimoine précieux. Encore faut-il que cette formation épouse les exigences de notre temps : aux curricula actuels devraient s’ajouter des notions de cybersécurité et de leadership, afin que les archivistes de demain soient non seulement des techniciens de la conservation, mais des professionnels capables d’influencer leur milieu, de dialoguer avec les décideurs et de constituer un maillon plus solide et plus crédible, au service de notre souveraineté.
Choisir des profils nationaux n’est donc pas un repli : c’est un acte qui touche à l’essence même de la mission des archives — la souveraineté, la mémoire et la confiance du public.
III. Articuler le cadre réglementaire naissant
Le Gabon a fait un pas décisif dans la bonne direction. L’ordonnance n°0003/PR/2026 du 29 janvier 2026, relative à l’archivage électronique, adoptée sous l’égide du ministère de l’Économie numérique, de la Digitalisation et de l’Innovation, reconnaît la valeur juridique des documents électroniques et encadre les procédures de conservation numérique et les obligations des prestataires privés agréés (Journal officiel de la République Gabonaise, 2026). C’est une avancée réelle, qui modernise un arsenal législatif qui datait de 2006.
L’enjeu désormais est double. Il s’agit d’abord d’assurer une articulation cohérente entre cette ordonnance et le mandat de l’INABD, dont la tutelle relève d’un autre ministère, celui de la Jeunesse, des Sports, du Rayonnement culturel et des Arts, chargé de la Vie associative. Les deux réformes sont complémentaires ; l’une fixe le cadre technique et juridique du document numérique, l’autre porte la mission de collecte, de conservation et de diffusion du patrimoine archivistique national. Sans coordination explicite, le risque est de voir se creuser un angle mort institutionnel entre deux réformes qui, ensemble, pourraient se renforcer mutuellement.
CONCLUSION
Les archives ne sont pas un luxe. Elles sont une infrastructure de souveraineté, au même titre que les routes, les hôpitaux ou les réseaux numériques. Elles conditionnent la qualité de la gouvernance, l’exercice des droits, la robustesse de l’identité nationale, et la capacité d’une société à apprendre de son passé pour construire son avenir. Le Gabon a l’intelligence, les partenaires et les outils pour réussir ce pari. La bonne nouvelle, c’est que les chemins existent, qu’ils ont été balisés par d’autres pays, et que le Gabon n’a pas à tout réinventer. Il lui appartient de choisir de les emprunter — avec détermination, méthode, et la conviction partagée que prendre soin de ses archives, c’est prendre soin de soi-même en tant que nation.
- Auteures: Estelle OBE, archiviste et médiatrice institutionnelle
- En collaboration avec Ornella DOUMBA, Conseil stratégique en gestion de l'information
Ouvrages et articles académiques :
Halbwachs, M. (1950). La mémoire collective. Paris : Presses Universitaires de France.
Hänger, A. & Herrmann, S. (2019). Un périple mouvementé : numérisation des documents d’archives des autorités coloniales allemandes du Cameroun. La Gazette des archives, 256(4), 231–239. Disponible sur : https://www.bundesarchiv.de/assets/bundesarchiv/de/Downloads/Beitraege/aufsatz-a-haenger-s-herrmann-periple-mouvemente.pdf
Gorman, L. (2021, 14 août). China’s Data Ambitions: Strategy, Emerging Technologies, and Implications for Democracies. National Bureau of Asian Research. Disponible sur : https://www.nbr.org/publication/chinas-data-ambitions-strategy-emerging-technologies-and-implications-for-democracies/
Rapports et publications institutionnelles :
- DigiChina, Stanford University (2020). China Wants to Put Data to Work as an Economic Resource — But How? Walter H. Shorenstein Asia-Pacific Research Center. Disponible sur : https://digichina.stanford.edu/work/china-wants-to-put-data-to-work-as-an-economic-resource-but-how
- ICA (2000). ISAD(G) : Norme générale et internationale de description archivistique (2e éd.). Ottawa : Conseil International des Archives. Disponible sur : https://www.ica.org/fr/isadg-norme-generale-et-internationale-de-description-archivistique-deuxieme-edition
- IRMT (2002). Evidence Based Governance in the Electronic Age. Londres : International Records Management Trust. Disponible sur : https://www.irmt.org/portfolio/evidence-based-governance-project-2002-2004
- ISO (2016). ISO 15489-1:2016 — Information et documentation — Records management — Concepts et principes. Genève : Organisation Internationale de Normalisation. Disponible sur : https://www.iso.org/standard/62542.html
- MINICT Rwanda (2021, 17 novembre). Terms of Reference — Civil Registry Archives Digitization. Kigali : Ministry of ICT and Innovation. Disponible sur : https://www.minict.gov.rw/fileadmin/user_upload/minict_user_upload/Documents/Announcements/20211117_ToR_-_CR_archives_digitization.pdf
- MINALOC Rwanda (2023). Rwanda completes digitalisation of CRVS modules. Ministry of Local Government. Disponible sur : https://www.minaloc.gov.rw/news-detail/rwanda-completes-digitalisation-of-crvs-modules
- NARA (2024). FY 2025 Congressional Justification. Washington, D.C. : National Archives and Records Administration. Disponible sur : https://www.archives.gov/files/about/plans-reports/performance-budget/2025-nara-congressional-justification.pdf
- RALSA (2014). Law N°12/2014 of 09/05/2014 Establishing Rwanda Archives and Library Services Authority. Official Gazette N°26 of 30/06/2014. Kigali : République du Rwanda.
- SN2025 / UNDP (2022). Stratégie Numérique du Sénégal — Plan d’actions actualisé. Dakar : Programme des Nations Unies pour le Développement. Disponible sur : https://www.undp.org/sites/g/files/zskgke326/files/2022-08/Strat%C3%A9gie%20Numerique-SN2025-%20Plan%20d’actions%20actualis%C3%A9.pdf
Textes législatifs et réglementaires :
- Gabon (2006). Loi n°009/2006 relative aux archives en République gabonaise. Journal Officiel de la République Gabonaise.
- Gabon (2011). Décret N°670/PR/MCCAGTAJGR du 16 mai 2011 portant réorganisation de la Direction Générale des Archives, des Bibliothèques et de la Documentation. Journal Officiel de la République Gabonaise.
- Gabon (2026). Ordonnance n°0003/PR/2026 du 29 janvier 2026 relative à l’archivage électronique. Journal Officiel de la République Gabonaise.
- OHADA (2014). Acte uniforme relatif au droit des sociétés commerciales — dispositions relatives à la conservation des documents comptables. Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires. Disponible sur : https://www.ohada.com
Gabonmediatime (2026, mai). Gabon : création d’un Institut national des archives, de la bibliothèque et de la documentation. Disponible sur : https://gabonmediatime.com/gabon-creation-dun-institut-national-des-archives-de-la-bibliotheque-et-de-la-documentation/
Gabonreview (2022). Archives nationales : le patrimoine documentaire en « danger de mort ». Disponible sur : https://www.gabonreview.com/archives-nationales-le-patrimoine-documentaire-en-danger-de-mort/
Gabonreview (2026). Archives, bibliothèque, documentation : un nouvel outil, mais quel avenir pour la DGABD ? Disponible sur : https://www.gabonreview.com/archives-bibliotheque-documentation-un-nouvel-outil-mais-quel-avenir-pour-la-dgabd/
Lembet, H. (2026, 28 juin). PLFR 2026 : le projet de construction des Archives nationales passe de 25 milliards à 1,52 milliard de FCFA. Gabonmediatime.com